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Où l’on parle à nouveau du tunnel du fort de la Malmaison ...

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mardi 12 février 2008, par Eric L.

Dans un précédent article sur le tunnel "du fort de la Malmaison" nous nous étions quittés en laissant des questions en suspens, dont celle de l’origine de ce souterrain.

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Dans la partie médiane du tunnel (les empreintes de l’ancienne voie étroite Decauville sont encore bien visibles au sol)

Un document d’archive de 1917 [1] confirme l’hypothèse d’une exploitation par la technique dite des hagues et bourrages que nous avions faite dans l’article précédente (malgré les avis divergents émis sur ces hypothèses).
La propriétaire de cette carrière, habitant Sancy avant-guerre et réfugiée à Saint-Pierre-Aigle au sud de l’Aisne précise que ce réseau de galerie était une carrière de pierre dure encore exploitée en 1914.

Ce banc de pierre dure se trouve entre les couches de niveau 170 et 175 mètres (donc au dessus du banc de pierre tendre exploité à l’altitude de 160 mètres). Il était généralement exploité à ciel ouvert partout où ce banc affleurait (un exemple encore visible se trouve au dessus de l’ancienne carrière Montparnasse, où le front de taille à ciel ouvert est encore bien visible). Plus rarement, lorsque la hauteur de terre à abattre pour atteindre ce banc devenait trop importante, l’exploitation était poursuivie de façon souterraine, généralement par des galeries principales se ramifiant. Dans ce cas, soit les galeries étaient menées depuis le front de taille à ciel ouvert, c’est le cas du tunnel objet de cet article ; soit le banc était atteint au moyen d’une descenderie (carrière des Terres-Jesus à l’ouest de la ferme du Panthéon) voire par un puits vertical à partir duquel rayonnait les galeries.
"Dans ces carrières on ne laisse pas de piliers en exploitant ; tous les vides sont bouchés au fur et à mesure par les débris inutiles et on ne laisse que les voies charretières et emplacements destinés aux ateliers." [2] : (c’est la définition même de la technique dite des "hagues et bourrages".

Le tunnel visité appartient à l’ensemble "des carrières de Bohéry" ; cet ensemble était connu des services de renseignements français avant l’été 1917, de par les observations aériennes et les témoignages émanant des civils locaux réfugiés à l’arrière du front.

Un document 14 septembre 1917 [3] réalisé par service topographique de la IVe armée sur les carrières de l’ouest du Chemin des Dames décrit les carrières de Bohéry, et plus particulièrement le tunnel qui nous intéresse :

[...] L’entrée du milieu, seule utilisée pour l’exploitation, donne accès à une galerie de 2 m 50 à 3 mètres, haute de 2 mètres environ, passant sous le Chemin des dames et se divisant au nord de celui-ci en deux branches ; l’une vers le fort de la Malmaison, abandonné plusieurs années avant la guerre ; l’autre orienté sensiblement nord-ouest comprenant des chambres plus étendues et encore exploitées en 1914 (1).
L’épaisseur du ciel au-dessus de l’entrée de la carrière est d’environ 5 mètres.
Au passage de la galerie sous le chemin des dames (2) l’épaisseur du ciel et de 9 m 50, dont 4 mètres de terre en surface 3 mètres de cailloux et 2 m 50 comprenant une série de bancs de pierres, de couches de tuf et de glaise.
Les entrées situées de part et d’autre de celle ci-dessus donne accès chacune une galerie d’une centaine de mètres parallèles à la galerie centrale et s’arrêtant un peu de distance au sud du Chemin des Dames. Une galerie transversale parallèle à ce chemin relie entre elles les trois galeries (3). Les nouveaux travaux entrepris par l’ennemi tranchée Leibnitz et boyau Loeben sont, en de nombreux points, exactement au-dessus des galeries de cette carrière ; la distance verticale est d’une dizaine de mètres ; il est parfaitement possible que l’ennemi établisse des communications entre eux et la carrière.
Est-il possible également qu’une galerie de communication ait été faite entre la carrière et le fort de la Malmaison ? Jusqu’à présent rien ne le prouve ; les photographies ne mettent en évidence ni déblais importants, ni cheminées d’aération ; aucun prisonnier n’a jamais été fait dans cette région de sorte qu’on ne possède aucune donnée précise. On peut seulement souligner que la communication est possible au point de vue technique :
a) La distance entre l’aboutissement de la galerie nord de la carrière et le massif du fort et de 250 mètres ; les renseignements recueillis sur les conditions de travail dans le banc de pierre donnent à penser que l’avancement d’une galerie pourrait être de 3 mètres par jour ; un délai de trois mois eût donc été suffisant pour exécuter cette galerie.
b) Le banc de pierre dure suit sensiblement la cote 172 ; le front des fossés du fort est à la cote 186 ; les caves du fort doivent être sensiblement au même niveau ; la communication entre une galerie souterraine suivant le banc de pierre et les caves du fort n’auraient donc une différence de niveau de 10 à 15 mètres à rattraper.

(1) La surface totale exploitée est tracée sur le plan des organisations défensives d’après les levés successifs d’extraction, mais au fur et à mesure qu’une nouvelle partie était exploitée, les pierrailles étaient rejetées en arrière, ne laissant entre elles que des rues ; la disposition intérieure de la carrière n’est donc pas aussi simple que figure le plan des organisations défensives.
(2) La distance entre ce passage est l’angle nord du carrefour Chemin des Dames route de Chavignon et de 127 m.
(3) ces deux entrées latérales ainsi que les galeries qui y aboutissent et la galerie transversale ne sont pas portées sur la carte des organisations défensives de septembre ; le renseignement à leur sujet étant postérieure à la création de celle-ci.

Selon les renseignements fournis par l’ancienne propriétaire de la carrière ; le tunnel principal est parcouru de bout en bout par une voie Decauville (les empreintes des traverses sont encore bien visibles dans la partie médiane de la galerie. En revanche, selon cette même personne, la faible hauteur des galeries ne permettrait pas de loger commodément des troupes dans cette galerie. Seule la carrière de pierre tendre qui s’ouvre au sud de ce tunnel "est la plus propice pour y loger des troupes, tant par son étendue en largeur que par la hauteur de ses voûtes. Hommes et chevaux peuvent y être dissimulés en assez grand nombre.".

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Plan des carrières de Bohéry d’après un plan du 25/09/17.

Ci-dessus le plan de la section topographique de la IVe Armée, dessiné sur la base des renseignements fournis par la propriétaire de l’exploitation. En comparaison, la topographie que nous avons réalisés 90 ans plus tard : la forme générale de la carrière est bien là ; seule la galerie de traverse parallèle au Chemin des Dames n’a pas été retrouvée. Les entrées latérales de la carrière ne sont plus praticables, ni mêmes visibles...

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Report des galeries sur un plan des tranchées.

Les enseignements du désastre de l’offensive d’avril ayant été acquis ; l’armée française ici bien étudié les moindres anfractuosités du terrain avant d’entreprendre les offensives d’octobre 17 dans le secteur de la Malmaison. Toutes des carrières du coin ont été repérées, soit sur la base de renseignements de civils, de prisonniers ou d’observations aéronautiques.
Cependant, restaient des inconnues comme les potentielles communications de la carrière avec les tranchées de première ligne et le fort. Nous avons ainsi pu nous rendre compte, que dans les zones encore accessibles de nos jours, aucun travail d’aménagement (escaliers ou pentes douce) n’a été réalisé en 17 : ni vers le fort de la Malmaison, ni vers les tranchées Leibnitz et Loeben. Cela confirme également le peu d’intérêt porté par les troupes allemandes à cette galerie ; ceux-ci ayant préféré porter leur système défensif sur les ruines de l’ancien fort Séré de Rivières.

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L’entrée du tunnel qui s’écroule inexorablement ... (Ph. JL Jalabert)

D’autres photos sont visibles sur le très beau site "Ce qui demeure" de Jean-Luc .

Notes :

[1] Rapport du 26 septembre 1917 concernant les renseignements fournis par Mme Cluet-Boulanger réfugiée à St Pierre-Aigle sur les carrières qu’elle exploitant au nord de l’Aisne

[2] Renseignements sur les grottes et carrières situées en territoire ennemi devant le front de la VIe Armée, non daté.

[3] Note de renseignements sur les carrières du 14 septembre 1917. Section topographique de la IVe Armée.