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Sous le bois des buttes

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mardi 3 juin 2008, par JFW

Abstract

The Bois des Buttes sector, between Aisne and Marne, is an area forgotten by modern History, despite the battles happened during ww1. The goal of this article is to remember the events which occured on these mounts and to describe underground fortifications and tunnels which has been bored by german pionniers, and used by all troops : german, french and then by british fighters.

Aux confins orientaux de la Picardie, les derniers massifs (plateau de Californie, plateau des Casemates) s’étiolent et disparaissent pour laisser alors de vastes plaines, parfois marécageuses. Peu de reliefs parsèment ce décor. Parmi ces rares éminences, se dresse la cote 108, tristement célèbre. Un autre mont fortement boisé se dresse discrètement, le Bois des Buttes.

Ce bois n’a fait qu’une fois l’objet d’un article assez court dans l’Illustration pour indiquer le franc succès d’une attaque qui avait permis de le reprendre facilement en une matinée. Quelques communiqués officiels ont également laconiquement évoqué cette zone.

Le but de cet article est donc de présenter ce bois, les événements qui y ont eu lieu et ce qu’il en reste de nos jours ; l’étude est d’autant plus intéressante que trois tunnels allemands sous-minaient le terrain.

Le bois des Buttes, vu du poste de commandement

Dès le début de la guerre de position, le bois est aux mains des Français, mais très proche de la ligne de front. Le village voisin est d’ailleurs aux mains des Allemands.

Ce secteur est sous la responsabilité du 33ème R.I. (2ème D.I.) depuis le 22 septembre 1914. Dès son arrivée, il a pour mission d’organiser le secteur, tâche dont il s’acquitte jusqu’au 12 octobre ; à partir de ce jour, ordre est donné à la division de reprendre l’offensive dans son secteur, depuis Craonne à l’ouest jusqu’à la ferme du Choléra à l’est. Les 13, 14 et 15 octobre 1914, l’attaque se poursuit, notre ligne atteint l’angle des routes, à 100 mètres environ des premières maisons du village.

Le 16 octobre 1914, le général commandant la 2ème D.I. prescrit l’établissement d’un réseau d’aménagement permanent. Le secteur attribué au 33ème R.I. comprend le terrain situé entre la clairière (à l’ouest du bois Franco-Boche) et le bois de Beau-Marais.

Le secteur est calme et peu d’événements surviennent. Le 6 novembre, les éléments de première ligne du régiment sont relevés par une partie du 284ème R.I..

Le 11 décembre au soir et jusqu’au 14 mai 1915, ce secteur est tenu par le 129e R.I.. Il a été aménagé dans le nouveau style en vigueur depuis fin 1914, à savoir le début de la guerre de positions : tranchées, boyau, parallèles et abris ont été constitués. C’est également l’époque des premiers mortiers de tranchées et des corvées de rondins. De nombreuses patrouilles sont organisées.

Les bois des Buttes après les combats

Les relèves continuent, dont le 127ème R.I. et le 112ème R.I.

Le 10 mars 1916, un violent coup de main allemand vient emporter le bois à la 55e D.I.(204e, 246e, 289e R.I.). Aucune information n’a filtré dans la presse. Il semble que ce soit le 246ème qui ait été impliqué dans cette affaire, sans certitude pour l’instant (les recherches sont en cours au SHD). Deux régiments sont amenés en renfort, le 204ème et 289ème R.I.

Ainsi, l’Illustration du 18 mars 1916 indique : "Sur l’Aisne, l’ennemi avait ouvert, le 10, un feu d’artillerie sur nos positions de l’arête du Chemin des dames, depuis le hameau de Troyon à une dizaine de kilomètres à l’ouest de Craonne, jusqu’à Berry-au-bac, à égale distance au sud-est de ce célèbre bourg. On pouvait s’attendre à une attaque sur une partie de ce front après plusieurs heures de bombardement ; elle s’est produite entre Berry-au-bac et Craonne, dans les bois [...]. Les Allemands ont occupé un saillant formé par nos lignes. Un combat très vif s’en est suivi ; l’ennemi, un moment maître d’une partie du bois, en a été chassé. Une nouvelle tentative, le 14, ne fut pas plus heureuse. Depuis le 10, la canonnade n’a pas cessée dans cette région ; nous avons obtenu un succès en bouleversant les ouvrages par lesquels nos adversaires tiennent le plateau de Vauclerc, au nord de Craonnelle."

Pentes sud du bois des Buttes

Des unités du 96ème R.I. (31e D.I.), mises à la disposition de la 55e D I, participent les 25,26 et 27 avril 1916 à une attaque d’envergure sur le Bois des Buttes et occupent le secteur du bois Franco-Boche que l’ennemi inonde de projectiles. L’action est un échec flagrant et le bois reste aux main des Allemands, qui ne cessent de le fortifier.

Et pourtant, dans l’Illustration du 29 avril 1916, nous pouvons lire "Vers Berry-au-Bac, une attaque heureuse dans un bois voisin de la Ville-au-Bois nous a permis de faire d’assez nombreux prisonniers"

Le bois retombe dans l’oubli jusqu’en avril 1917, date à laquelle arrive le 31ème R.I. (10e DI) dont l’objectif est de reprendre le bois et le village.

Cette préparation s’annonce difficile car la zone est forestière et de nombreux arbres cachent les défenses allemandes.

Quatre lignes de défenses ont été constituées par les Allemands. Les deux premières, situées à 100 mètres l’une de l’autres, ceinturent le bois. La troisième, nommée Stümpling stellung, entoure l’ensemble des sommets tandis que la quatrième, Rüdiger stellung, est organisée sur chaque sommet.

Zone du bois des buttes avant l’attaque de 1917

Trois sommets principaux émergent à 93, 95 et 96 mètres d’altitude sur une plaine sise à 60 mètres environ. (96m, 92m selon les données militaires, que nous allons reprendre ci-dessous).

Pour finaliser cette préparation, un plan en relief fut même réalisé.

Les équipes de nettoyeurs, composés de grenadiers et de sapeurs équipés de lance flammes (compagnies Schilt) s’entrainent durant deux mois. Pendant toute cette période des abris, PC, dépôts sont également construits en vue de cette offensive. Le 2 avril, tout est achevé et le régiment va cantonner dans les carrières de Roucy jusqu’au 11 avril où il prend place pour l’attaque. La visite de ces carrières, fort intéressante, fera l’objet d’un article séparé.

Cantonnement du 31ème R.I. avant l’attaque

La préparation d’artillerie commence le 11 avril et va durer cinq jours. Chaque nuit, des patrouilles vont reconnaître les premières ligens allemandes et faire des brêches dans le réseau de barbelés français afin de faciliter l’assaut.

Dans la nuit du 11 avril, un coup de main est organisé afin d’avoir des renseignements supplémentaires. Deux prisonniers sont ramenés du secteur du Nez du boche (à l’ouest du bois). Dans la nuit du 15 au 16, les patrouilles constatent que les Allemands se sont retirés de la première ligne, et poussent leur reconnaissance jusqu’à la deuxième.

Afin de profiter de ce repli, l’attaque est décidée pour le 16 au matin. Les canons de tranchées doivent remplacer l’artillerie lourde afin de ne pas donner de soupçons à l’adversaire.

Le premier bataillon a pour objectif la cote 96.

Le deuxième bataillon a pour objectif le Nez du boche et la cote 92 (uniquement la 7e compagnie)

Le troisième bataillon a pour objectif le village attenant.

La mise en place des hommes commence a 5h45 pendant que les canons de tranchées commencent leur tir sur la deuxième ligne. Ils atteignent la première ligne allemande abandonnée, sans encombre. Cinq minutes plus tard, l’assaut commence. En quelques minutes, les bataillons atteignent la seconde ligne et surprennent les occupants et en viennent à bout sans peine.

Attaque du bois

Le véritable combat va se dérouler à partir de 6h15 sur la troisième ligne, celle qui entoure les sommets.

Le nez du boche et la cote 96 sont prises avec peu de pertes, mais l’avancée ralentit dans le col entre la cote 92 et 96, au sud de 92. D’un trou à l’autre, péniblement, les hommes avancent jusqu’à une tranchée fortement tenue. Ils reçoivent alors le renfort heureux d’un peloton et parviennent à se rendre maître de 300 bavarois sortant des tunnels. Ils peuvent ainsi reprendre leur cheminement vers la cote 92 ; une autre section arrive à partir de l’ouest de la cote 96. Les adversaires commencent alors un repli. Néanmoins, les mitrailleuses tirant du village empêchent toute occupation du col.

Pendant ce temps, les compagnies de nettoyage mettent hors de combat ou font prisonniers les groupes de soldats qui étaient restés dans leur abri pendant la première vague d’assaut, et les empêchent ainsi de prendre les Français à revers.

Un des trois tunnels (certainement le regiments)

A sept heures, les premiers Français arrivent à l’entrée du Regiments Tunnel, où la lutte devient terrible, car deux compagnies allemandes s’y tiennent. Ce tunnel, le plus grand des trois, comprend également le PC d’un chef de bataillon. Lorsque l’équipe de nettoyage arrive à l’entrée du tunnel, les lance flammes sont mis en action faisant fuir les hommes à l’intérieur. Plus de cent cinquante hommes vont ainsi se rendre un peu plus tard.

Prisionniers faits au bois des buttes lors de l’attaque

A onze heures, l’ensemble du bois est pris ; le village lui, ne sera pris que le 18 avril, au prix de lourdes pertes, car les Allemands en avaient fait un centre de résistance important et n’était pas en première ligne.

Du 19 au 23 avril, le régiment occupe et organise le terrain, sous un bombardement constant, surtout au bois des buttes et sur le village.

Dans la nuit du 22 au 23, il est relevé par le 89ème R.I..

Au total, 1458 prisonniers, 6 canons, 50 mitrailleuses et une trentaine de minenwerfer ont été pris.

122 hommes et officiers du 31e RI ont perdu la vie et 296 ont été blessés.

Le 31ème réoccupe le sous secteur du Bois des Buttes du 5 mai 1917 jusqu’au 5 janvier 1918.

Dans la nuit du 28 au 29 juin, eut lieu dans ce secteur un coup de main de la part des Allemands, repoussé, malgré plusieurs attaques. Plusieurs coups de main et bombardement auront encore lieu.

Le Regiments tunnel restera un PC pour les Français et de nombreux travaux auront lieu à l’intérieur, comme en témoignent les archives du SHD (24N2284)

Le secteur reste calme jusqu’au 27 mai 1918 quand a lieu la deuxième bataille de la Marne.

Zone du bois des buttes après l’attaque de 1917

Ce sont alors les Britanniques qui occupent alors ces positions. Ce fait peut paraître étrange car leur zone privilégiée se trouve depuis la Somme au sud jusqu’aux Flandres. En fait, le général Foch avait étendu au printemps 1918 le secteur britannique. En contrepartie, certaines divisions britanniques trop éprouvées devaient remplacer des divisions françaises dans des secteurs calmes. C’est ainsi qu’en avril 1918, la 50ème division britannique et l’état-major du 9e corps d’armée avaient été transportés dans la zone de la VIème armée française, au sud de Fismes. Début mai, ce sont à leur tour les 8ème, 21ème et 25ème divisions britanniques, qui, avec la 50ème, forment le 9e corps britannique. Celui-ci va prendre la garde du front entre Craonne et Loivre.

Les informations recueillies le 26 Mai indiquent que les Allemands vont attaquer le lendemain à 2 heures du matin, après une très violente préparation d’Artillerie.

L’Artillerie française commence à partir de 21 heures des tirs d’interdiction, mais devant le silence de l’Artillerie adverse, aucun tir massif de contre préparation n’est effectué.

A 1 heure du matin, entre Leuilly et Reims, sur une profondeur de 12 km, englobant la 1ère ligne et la position intermédiaire, s’abat sur la VIème Armée des tirs très violents, entre Leuilly et Berry-au- Bac. L’artillerie allemande possède plus de 1000 batteries, soit 20 batteries au Km (5 fois plus dense que l’Artillerie des Alliés). Cette densité permet de réduire la préparation à 2 heures 40 mn.

A 3 heures 40 mn, l’Infanterie allemande passe à l’offensive ; parmi elle, la 7ème Armée allemande attaque entre Coucy et Berry-au-Bac, où se situe l’offensive la plus importante. Les 3 divisions britanniques doivent affronter plus de quatre divisions chacune.

Les troupes franco-britanniques sont en très grande partie enfouies, anéanties. Les débris des 50ème et 8ème reculent vers 9 heures vers l’Aisne. Le bataillon du 2ème Devons se trouve au bois des Buttes et s’abrite dans les tunnels pendant la préparation. Entre 4 et 5 heures, ordre leur est donné de prendre position dans les tranchées du bois et se retrouvent au milieu de l’avance allemande. Le bataillon va résister un moment, au prix de 551 morts, la quasi totalité des hommes et officiers. Entre 40 et 80 ont pu s’échapper (selon les sources) ; cette résistance extraordinaire va permettre aux troupes françaises de se réorganiser et d’amener des réserves ; le bataillon va ainsi recevoir la Croix de Guerre.

Puis le Bois des Buttes retombe dans le silence et dans l’oubli.

De cette terrible époque, bien peu de vestiges subsistent.

Quelques tracés de tranchées peu profondes parsèment l’ensemble de la zone.

Deux observatoires bétonnés dominent encore la cote 96 ; ces observatoires étaient fort probablement reliées entre eux et une galerie devait déboucher certainement également dans une tranchée à l’arrière.

Un troisième observatoire se dresse encore sur un mont secondaire au sud ouest.

Ce qui pourrait passer pour un abri est en fait l’entrée du tunnel

Le vestige le plus intéressant est le départ du Regiments Tunnel, occupé tour à tour par les Allemands, les Français et les Britanniques. Un premier tronçon d’une dizaine de mètres s’ouvre dans un talus, comme un simple abri. L’oeil est néanmoins attiré par la topologie peu ordinaire, puisque cet "abri" consiste en une galerie d’une dizaine de mètres de longueur avec une simple niche au fond à droite. Puis un éboulement fait voir le jour. Si l’on passe par cet effondrement, on se retrouve dans une zone plane, visiblement réaménagée (après la guerre), et, dans le prolongement, s’ouvre à nouveau une galerie.

entrée "moderne"

Il s’agit donc sans erreur d’un seul et même tunnel éventré par des travaux plus modernes.

Mais continuons la visite ; à une dizaine de cette nouvelle entrée se trouve une bifurcation sur la droite, menant à une ancienne sortie, maintenant obstruée. Il est par ailleurs intéressant de constater que l’on peut retrouver aisément cette ancienne sortie à l’extérieur, car elle forme une dépression.

Ce qui reste de la deuxième entrée

Si l’on reprend la galerie principale et que l’on parcourt à nouveau une dizaine de mètres, une intersection sur la gauche nous découvre une galerie parallèle, encombrée de madriers et d’un tuyau d’aération bien ancré à la fois dans le sol et dans le ciel. Cette galerie est longue de 15 mètres environ, et permet de rejoindre la galerie principale à chacune de ses extrémités.

Si, au lieu d’emprunter cette galerie, on continue la galerie principale alors une nouvelle intersection importante s’ouvre sur la droite. Cette galerie part à angle droit sur 13 mètres, puis reprend la parallèle sur une dizaine de mètres avant de s’échouer sur un effondrement. Quelques niches égaillent cette galerie à gauche et à droite. Détail intéressant : dans cette galerie s’ouvre un tuyau d’aération montant encore de nos jours jusqu’à la surface et dont son objectif reste intact : un fort courant d’air se dégage. Il est d’ailleurs possible (bien que difficilement) de retrouver l’extrémité en surface.

La galerie principale s’étend encore sur une dizaine de mètres avant de s’achever sur un nouvel effondrement.

Laissons maintenant retomber le voile sur ce bout d’Histoire, ainsi que sur les tunnels des Regiments, Deux, et des Cuisines.

Bibliographie

Guide Michelin des Champs de bataille, les batailles de Picardie

Historique du 31e R.I.

Historique du 33e R.I.

Historique du 96e R.I.

Illustration 18 mars 1916

Illustration 08 avril 1916

Illustration 29 avril 1916

Illustration 06 mai 1916

Illustration 23 juin 1917

Service Historique de la Défense