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Une attaque par gaz dans les mines de Bethune

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jeudi 19 juin 2008, par Eric L.

Le bassin minier du nord de la France, à cheval sur les départements du Nord et du Pas-de-calais a été durement éprouvé par le premier conflit mondial. Ce bassin, berceau historique de l’industrie extractive du charbon, fournissait avant guerre à lui seul près des 3/4 de la production totale du charbon français.
Une des concessions minière à l’est de Lens située en partie sous les lignes ennemies, résiste, telle le village gaulois d’une bande dessinée célèbre, aux bombardements allemands et continuera à être exploitée par les français jusqu’à l’armistice. Cette concession fera l’objet en septembre 1917 d’un épisode unique dans la guerre des gaz : le déversement dans un puits de mine de gaz de combats par les allemands.
Une fois n’est pas coutume, cet article est le fruit d’une synthèse documentaire et non d’une visite de terrain ; le point de départ des recherches sur ce sujet a été un paragraphe laconique dans le livre d’Olivier Loepick [1]

Le contexte ...

Lors de l’offensive allemande de l’été 14, seul l’est du bassin minier du Pas-de-Calais a été envahi. Suite à la première bataille de la Marne, où les armées françaises stopperont avec d’énormes pertes, l’avancée des armées de von Klück, von Bülow et von Moltke, la dernière étape de la guerre de mouvement, la "course à la mer", va amener de nouveau le conflit dans le "Pays Noir".
Après des tentatives de débordement par les flancs de la part des français et britanniques et des allemands, la ligne de front finira par se stabiliser jusqu’à la mer du Nord. Dans le Pas-de-Calais, cette ligne passe par Vimy, Lens, la Bassée et va couper en 2 le bassin minier jusqu’à l’armistice.

Le front entre Lens et Béthune ne bougera pas beaucoup durant les 4 années de guerre où allemands et britanniques se font face. En décembre 1914, la ligne sera repoussée à l’est de Vermelles ; les offensives de septembre 1915 libéreront Loos (voir l’excellent article en anglais sur cette bataille). En avril 1916, les allemands continueront les émissions massives de gaz à proximité d’Hulluch (attaque de gaz allemande sur le BEF) en avril 1916.

Que devinrent les exploitations minières durant ces 4 ans ?

Les français voient l’occupation du bassin minier par les allemands comme un désastre ; ces derniers ont compris dès l’automne 14 l’intérêt de maintenir la production de charbon en arrière des lignes. Ils vont ainsi placer sous contrôle d’une l’administration allemande spéciale (DGV : Deusche Gruben Vewaltung) l’est du bassin et les charbonnages belges. Cette organisation paramilitaire fera main basse sur les 2/3 de la production du Nord-Pas de Calais, pour les besoin de l’empire allemand. Mais maintenir cette capacité productive s’accompagnera cependant de problèmes logistiques conséquents : main d’œuvre réquisitionnée (les ouvriers qualifiés ont souvent fui en secteur français) parmi les prisonniers ou les jeunes enfants, disponibilité du bois pour le boisage des galeries (les billes de bois prévues à cet effet venaient souvent des profondes forêts du Morvan ... il faudra trouver une autre source d’approvisionnement). L’ouvrage de Pierre Thomas détaille parfaitement l’action du DGV et son impact sur les populations locales [2]. Un article "Le pays noir sous les Obus" paru dans le bimensuel "Lectures pour tous" le 15 juillet 1917 donne une vision intéressante bien que moins impartiale de la situation du bassin minier durant les 3 premières années de guerre ; cet article est disponible en ligne sur le site Great War Different.

On a vu que l’Allemagne s’est attachée à maintenir l’est du bassin minier en état de production ; en revanche, les charbonnages situés dans l’immédiat arrière-front feront l’objet de destruction systématique. Entre Liévin, Lens et Drocourt, les exploitations seront arrêtées, détruites ; une des craintes de l’occupant était de subir des infiltrations ennemies venant des mines.
Les puits seront donc détruits, notamment par peur d’incursions d’espions alliés derrière les lignes [3]. Ces destructions s’accompagnant souvent de représailles sur la population civile et les responsables des concessions. Lors de la retraite de 1918, les allemands se livreront à la politique de la terre brûlée par la destruction massive des fosses, ennoyage des mines en faisant sauter les cuvelages ou destruction des pompes.

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Etat des fosses dans la région de Lens après les bombardements.

Coté français, on ne chôme pas non plus ; il faut continuer à participer à la production de charbon, telle est la demande du gouvernement. Poincaré descendra même au fond de la mine de Bruay en novembre 1914 montrant ainsi l’intérêt porté au charbon du Nord !
Les mineurs français travaillent donc sous la menace continuelle de l’artillerie et des raids aériens allemands. Il faut travailler aux fosses la nuit, dans le silence et l’obscurité : en effet, tout mouvement, en particulier celui des treuils trahirait une activité souterraine et aboutirait forcément à des bombardements. A ces difficultés s’ajoutent celles liées à l’expédition du charbon : comment assurer les envois lorsque les voies ferrées sont bombardées et les canaux impraticables ? Qu’à cela ne tienne, les transports seront eux aussi réalisés de nuit sans aucune lumière !

La concession des Mines de Béthune

Intéressons nous maintenant à la concession minière de Béthune et à l’action allemande de septembre 1917. D’une superficie de 13 500 hectares la concession de Béthune sous-mine la zone ayant grossièrement pour sommets les communes de Haisnes, Grenay, Bouvigny et Beuvry. Un compte-rendu de la commission d’enquête sur les études et expériences chimiques [4] décrit la concession de Béthune comme "une sorte de quadrilatère dont les cotés est, ouest et nord étaient constitués par des galeries de mines interrompues par des puits d’exploitation et d’aération. Partant de l’extrémité nord-est, une longue galerie conduisant aux fosses N° 8 et 8bis. Celles-ci et environ 1700 mètres de galeries se trouvaient dans les lignes allemandes. " L’extraction dans le quartier proche des fosses 8 et 8bis d’Auchy-les-mines débute en 1893. La concession des mines de Béthune emploie plus de 4200 employés, dont 430 enfants et 180 femmes ; à la fin du XIXème siècle, ce sont près d’un million de tonnes qui sont extraites annuellement.
De nombreuses photos et un historique des mines d’Auchy sont visibles sur le site de l’école Prévert d’Auchy

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vue schématique des principales galeries de la concession de Béthune, zone de Vermelles. En rouge et bleu, les lignes alliées et allemandes en septembre 1917.

Les puits 8 et 8 bis ont été foncés vers 1890 ; le puits 8 servait à la remontée du minerai extrait, le 8bis ayant vocation à descendre et remonter le personnel et le boisage.
Le puits 8 ayant été obstrué par les allemands entre le niveau inférieur et le niveau -240m (les témoignages relatent un enchevêtrement de matériels, de carcasses de chevaux et de corps de soldats allemands), les mineurs français pouvaient librement travailler dans la concession, même du coté allemand. Des pompes furent remises en service à la base des puits afin de permettre l’exhaure du secteur.
Dès 1916, des barricades furent construites dans les principaux axes de la mine, de façon à permettre la défense du site, tout en permettant la ventilation et le passage des hommes. Le puissant système de ventilation entre les fosses fut maintenu ; une porte étanche fut construite afin d’isoler les fosses 3 et 4 du reste de la concession. D’autres travaux de défense étaient également entrepris au niveau du bure (puits de communication entre les différents niveaux de la mine) situé à l’ouest des puits 8 et 8bis afin, de pouvoir prévenir toute invasion de l’ensemble de la concession par les Allemands.
Dans le même temps, les soldats anglais de la 170th Tunnelling Company avaient établi un système d’écoute en bas du puits 8 bis avec une communication téléphonique vers le QG anglais. Les écoutes indiqueront des "bruits" dans le puits 8 courant août ; les Allemands s’employant vraisemblablement à détruire le cuvelage du puits.
Début septembre 1917, les allemands feront même une incursion souterraine. Des combats sporadiques auront lieu sous terre, les allemands finissant par être repoussés hors de la mine par les anglais.

L’attaque par gaz de la nuit du 25 au 26 septembre 1917

Durant la nuit du 25 au 26 septembre 1917, alors que 2 téléphonistes anglais étaient envoyés dans la mine afin de réparer les lignes téléphoniques endommagées par les travaux français, les allemands se mirent à bombarder le puits N°9 d’abord avec des obus classiques puis à l’yperite. Les mineurs français reçurent l’ordre de remonter.
Vers minuit, le 38e régiment de pionniers allemand déversa environ 8 tonnes de chloropicrine, un suffocant utilisé depuis avril 17, dans la fosse N°8 (pour une description de ce gaz on se reportera à l’excellent site dédié à la guerre des gaz).
Les systèmes de ventilation, si précieux aux mineurs afin de renouveler l’air au fond des concessions, vont ici se révéler mortels : moins de 4 heures sont nécessaires au gaz afin de parcourir les 6 kms séparant les fosses 8 et 9, et atteindre également le puits de la fosse N°12.

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Coupe schématique des galeries et puits entre les fosses 8 et 9. Les distances en x ne sont pas respectées. D’après History of the Great war - Medical services - Deseases of the war, 1923

Les effectifs présents dans le secteur du puits N°8 et du bure N°5 à ce moment là sont :

  • 7 personnes de la 170th Tunnelling Company plus 2 écouteurs français au niveau -240m du puits,
  • 2 mineurs français affectés aux pompes à la base du puits ,
  • 2 téléphonistes,
  • 14 mineurs affectés aux travaux de défense du bure 5.

(une étude attentive des documents montre que ces effectifs diffèrent légèrement selon que les sources sont anglaises ou françaises)

Le rapport Flandin expose qu’aucune personne n’a pu sortir vivante de la zone située dans l’immédiate proximité du puits 8 (poste d’écoute et ouvriers affectés au pompage de l’eau au niveau -350m), malgré les masques immédiatement utilisées par les anglais.
Il était déjà connu des scientifiques français et anglais que la chloropicrine a une fâcheuse tendance à traverser assez rapidement, lorsque les concentrations sont élevées, le caoutchouc des masques M2 français et le tissu des box-respirator anglais alors en services.
(On notera qu’à cette époque les craintes concernant la chloropicrine étaient liées au fait que ce gaz pouvait être utilisé conjointement avec d’autres gaz plus toxiques, tels les vésicants. Il aurait ainsi comme rôle de faire retirer le masque étant donné la perméabilité de ceux-ci ... Subtil raffinement de la guerre des gaz !)

Sur les 2 téléphonistes, moins avancés dans les galeries, un seul pu regagner le puits N°9 et fut évacué dans un état grave d’intoxication. L’équipe de mineur du bure put regagner le puits 9 bien qu’elle fut légèrement intoxiquée ; elle alerta l’équipe de relève et tous réussirent à remonter les échelles du puits N°9.

Mais cette dramatique histoire n’est pas pour autant terminée ...

Les opérations de sauvetage

Lorsque l’alerte fut donnée, et en fonction des récits des quelques survivants, le commandement anglais et la direction des mines de Béthune ont rapidement compris que la probabilité d’extraire des personnes vivantes des galeries était minime. Pour cela, il aurait fallu que les gaz soient déviés par le système de ventilation et que les hommes aient pu se réfugier dans une galerie non ventilée, donc non gazée ...
Les anglais vont cependant entreprendre très rapidement une mission de récupération des corps qui durera jusqu’au 1er octobre. Durant ces opérations menées d’abord à partir de la fosse N°9 d’Annequin puis depuis la fosse N°4 de Vermelles, les tunnellers anglais vont tester à leurs dépends l’inefficacité des masques alors en usage. Les appareils respiratoires Tissot ni les respirateurs à oxygène anglais ne pourront pas non plus être employés à cause de leur autonomie incompatible avec les distances à parcourir pour rejoindre la fosse gazée.

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Tunneller australien équipé d’un respirateur. On remarque également la cage à canari, utilisé pour la detection des gaz dans les travaux souterrains. Photo prise à Hulluch en janvier 1918. Collection de l’Australian War Museum.

Plusieurs essais infructueux seront entrepris les jours suivants de l’émission allemande la progression devant à chaque fois être stoppée à cause de la rémanence de la chloropicrine dans galeries [5] : progression de 1000 mètres le premier jour, 1300 lors de la seconde tentative ... Impossible de rejoindre le bure 5 et de descendre vers le niveau inférieur de la mine où se trouvent probablement les corps.
La photo ci-dessous permet de se faire idée des conditions de progression des sauveteurs dans ces galeries exiguës et gazées, respirateur au visage, dans la lueur blafardes des lampes...

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Roulage boisé dans une mine (localisation non précisée). On remarquera le tuyau d’air comprimé au ciel de la galerie. (Coll. E. Gaffard)

Les sauveteurs anglais vont alors faire preuve d’ingéniosité en utilisant leur nouvelles cartouches filtrantes adaptées sur des masques en cuir pris aux allemands et dont le pourtour a été solidement fixé au visage de l’opérateur par du ruban adhésif. Ce dispositif associé à une ventilation puissante des galeries permettra dans la matinée du 30 septembre, de parvenir jusqu’au premier corps au fond du bure N°5. Quelques jours plus tard l’ensemble des dépouilles auront été retrouvé [6].

Après cet épisode, une épaisse maçonnerie sera réalisée dans la galerie de roulage principale isolant les quartiers aux alentours des puits 8 et 8bis. La ventilation dans ce secteur fut également arrêtée. Les ingénieurs français considérèrent qu’une action allemande par cette voie était maintenant impossible.
Les allemands feront sauter le cuvelage du puits N°8 puis les chevalements du 8 et 8bis. Ce sont près de 1000 m3 d’eau qui s’infiltrent quotidiennement dans cette partie isolée de la mine qui sera abandonnée au profit des autres quartiers de la concession.

Malgré cet épisode, ce sont plus de 450 000 tonnes de charbon qui ont été extraites en 1916-1917 de la concession des Mines de Béthune. Ce chiffre est néanmoins à mettre en regard avec les 2 180 000 tonnes extraites annuellement avant guerre dans cette concession.

La compagnie des mines de Béthune sera citée à l’ordre du pays en 1917 et la croix de guerre attribuée aux ingénieurs et ouvriers de cette concession.
Il faudra plusieurs années pour que cette concession, comme celles de l’ensemble du bassin minier du Nord-Pas-de-Calais retrouvent le niveau de production d’avant guerre.

Pour les lecteurs curieux souhaitant en savoir plus sur cet épisode, unique dans la guerre des gaz, la source la plus complète est l’ouvrage de W. Grieves et B. Newmann (op. cit.) qui y consacre un chapitre entier. D’autres sources, outres celles citées dans cet article relatent ou mentionnent ces faits dont le livre du Dr Hanslian [7] ainsi que l’ouvrage de Simon Jones (que je remercie pour sa documentation) paru aux éditions Osprey [8].

Notes :

[1] Olivier Loepick : La grande guerre chimique : 1914-1918 - PUF 1998

[2] Pierre Thomas - Tranchées et Bowettes - le pays noir durant la guerre de 14-18. Ed. La voix du Nord, 1998.

[3] Bernard Newman : Spy, 1935

[4] Inspection des études et expériences chimiques - Section de protection, compte rendu de la séance du 23 novembre 1917 : Sur les attaques par gaz ennemies dans les mines de Béthune. SHD 10N127

[5] W. Grieves, B. Newmann : Tunnellers Ed. originale 1936, ré-impression Naval & Military Press, 2000

[6] History of the great war - Medical services diseases of the war, 1923 pp548-550

[7] Dr Rudolph Hanslian : Der Chemishe Krieg, 1937

[8] Simon Jones : World War I Gas Warfare Tactics and Equipment, ed. Osprey, 2007