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Les premiers travaux de mines durant l’hiver 1914

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mardi 31 mars 2009, par Eric L.

Qui a pris l’initiative de la guerre souterraine après la stabilisation du front : Français, Anglais, Allemands ? Cet article, par le biais de quelques exemples va tenter de répondre à cette question certes d’un intérêt limité, mais qui révèle bien le changement des mentalités qui s’est opéré au cours du premier semestre de la guerre.

A l’automne 14, après la fameuse "course à la mer", le front se stabilise. Les protagonistes s’enterrent entre Nieuport et la frontière Suisse. Comment alors forcer cette ligne imperméable qui mit un coup d’arrêt à la guerre de mouvement (en tout cas jusqu’au printemps 18). Allait alors surgir à nouveau les techniques de la guerre de siège élaborées durant plus de 30 siècles d’histoire militaire !

Retour aux techniques de siège préconisé dans la note n° 2768 de l’état-major du 3e bureau de la IVe armée datée du 03 novembre : "Les progrès réalisés par nos troupes dans l’occupation du terrain situé dans leur zone d’action, ont conduit nos tranchées à proximité des retranchements ennemis, dont elles ne sont, sur certains points séparées que par des distances parfois inférieures à 150 mètres.
Les difficultés de pousser plus avant sous le feu de l’adversaire, en raison des défenses accessoires organisées devant les tranchées, et notamment les réseaux de fils de fer, font ressortir la nécessité, pour s’emparer des positions ennemies, de recourir à des procédés analogues à ceux employés dans la guerre de siège. [...]
La destruction des mitrailleuses de flanquement ne parait pouvoir être le plus souvent obtenus qu’en faisant exploser sous leurs abris des fourneaux de mines convenablement placés,ce qui nécessite l’exécution, par les troupes du génie, de travaux d’approche en sape volante, ou pied à pied, en sape blindée ou couverte, suivant les circonstances, avec place d’arme également blindée, en galeries de mines et rameaux puis forages.
" [1]

Certes, les premiers travaux de mines et les premières explosions n’avaient rien à voir avec les opérations d’envergure entreprises plus tard au cours de la guerre (Messines ou Vauquois pour n’en citer que deux) : caisse d’explosif placée en tête de sape, au plus près des lignes ennemies.
Les exemples suivants détailleront quelques uns des premiers travaux souterrains menés durant la grande guerre en s’attachant sur le coté offensif ou défensif des actions.

Petit tour d’horizon du nord au sud, des premières actions de mines :

Les combats de Vermelles

Vermelles, commune du Pas de Calais est occupée par les Allemands dès octobre 1914.
Durant deux mois, les troupes Françaises de la 13e division vont livrer bataille au sein même du village jusqu’au 07 décembre, date à laquelle les allemands se replie de près de deux kilomètres sur une ligne située entre Haisnes et Loos-en-Gohelle. Le front restera relativement stable, malgré les offensives de 1915 visant à dégager Loos.
Les travaux de mines à Vermelles vont avoir lieu à proximité et dans le parc du château où se sont retranchés les Allemands. Ils illustrent parfaitement un travail offensif / défensif français et défensif allemand.
La compagnie 21/1 du 11e régiment de génie, alors affectée à la 13e division d’infanterie en place à Vermelles étudie dès le 20 octobre 1914 la possibilité de faire réaliser par des mineurs civils, une mine destinée à faire sauter le mur du château. Les travaux débuteront le trois jours plus tard et se poursuivront un mois. Deux rameaux furent poussés en direction du château. Le 19 novembre, des travaux allemands de contre-mine furent entendus entre les 2 rameaux. Il fut donc décidé de pousser un rameau en direction des travaux et faire jouer un camouflet. Une charge de 110 kg fut mise à feu le 20 novembre à 9h30. Ce camouflet eut peu d’effet visibles en surface mais détruisit la contre-mine allemande.

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Le chateau de Vermelles, après l’offensive du 1er décembre 1914

Le 28 novembre, suite à de nouveaux travaux allemands signalés par le service d’écoute, il fut décidé de faire jouer une mine de 260 kg de dynamite (provenant de la fosse n°10 de la concession de Béthune). L’explosion eu lieu à 9h et produisit une brèche d’environ 20 mètres dans le mur du parc. Après reconnaissance, les français purent constater que les mineurs allemands étaient bien en train de réaliser une galerie souterraine défensive à partir d’une tranchée de communication. Le second rameau souterrain dédoublé à sa tête fut chargé avec 2 mines de 150 et 160 kg de dynamite.
L’attaque du château de Vermelles fut décidé pour le 01 décembre au matin après que les deux dernières mines eurent joué. Elle permit de déloger les allemands des ruines du château et d’en reconquérir le parc.

Pour le détail de cette opération, on se reportera aux JMO de la 13e DI et des 26 et 131e brigades.

Plusieurs revues firent écho de la bataille de Vermelles, dont l’Illustration ou Pays de France qui mentionnent les travaux souterrains utilisant l’habituel style patriotico-historique de bon aloi à cette époque !

"Deux galeries, l’une de 105 mètres, l’autre de 135, furent creusées entre des maisons, occupées par les nôtres, et le parc du château, à l’abri duquel l’ennemi était fortement installé. Le 1er décembre on fit sauter les mines et l’assaut fut aussitôt donné. Il surprit à table encore les officiers, qui, refusant de se rendre, furent tués sur place. On peut voir ci-dessus l’effet de l’explosion au pied du mur de clôture du parc.

Ah ! ce mur, tout rouge, d’un rouge sombre, coiffé lui aussi de neige, ce jour-là ! Nous l’avons vu. C’était proprement, entre eux et nous, le mur mitoyen. Les quelques maisons en deçà étaient à nous. Ils tenaient tout du reste que dominait, survivant au clocher de longtemps écroulé, une grande bête de cheminée, dégingandée, bravant les obus, toujours debout : la cheminée de lit brasserie Wattebled.

Ce fut cette brasserie, tout en ciment, avec des caves solidement voutées, qui devint le dernier réduit de la résistance. Le 6 décembre, enfin, elle fut à son tour emportée.

En dehors des mines, les canons de campagne de 80 et un 75, qu’on lui avait donnés, rendirent au colonel des services sur lesquels il ne tarit pas, parait-il, et ce doit être un plaisir de l’entendre, avec son bon accent méridional, raconter leurs prouesses. Mais, à supputer le temps qu’il a fallu pour conquérir les quelques centaines de mètre : qui nous séparaient, le jour de notre visite, du village si désespérément défendu - une grande quinzaine - on comprend toute l’importance et la durée de l’effort qui sera nécessaire pour nous assurer enfin la définitive victoire." [2]

La contre-attaque allemande à Festubert

Cette contre-attaque s’inscrit dans les combats qui se sont déroulés autour de Givenchy entre le 19 et le 22 décembre 1914. Ces opérations menées principalement par le corps indien devait venir en appui de l’offensive prévue par Joffre dans le secteur d’Arras.
Le 20 décembre, les allemands conduisent une contre-attaque précédée par un violent tir d’artillerie et par l’explosion de 10 "petites" mines chargées chacune de 50kg d’explosif, sous les lignes tenues par la 9e Sirhind Brigade au nord de Givenchy. La surprise est totale parmi les troupes indiennes. Les explosions, totalement inattendues, firent de nombreuses victimes. La ligne de front fut enfoncée sur plusieurs centaines de mètres.

Au bois Saint-Mard

Dès le 15 octobre, la compagnie 19/1 qui travaille sur le front occupé par les 73e et 74e brigades, évalue la possibilité de créer une sape en direction des tranchées Allemandes. Il sera conclu que "ce procédé ne semble pas être très appréciable en raison de son peu d’efficacité et du travail énorme qu’il exigera" ... [3]
Le 29 octobre, un lieutenant et deux sergents sont chargés de déterminer l’origine des bruits souterrains qui sont perçus depuis plusieurs jours par les zouaves du secteur : "On a l’impression qu’on fait des mines et l’on soupçonne des travaux souterrains". Des écoutes sont mises en place. Malgré ces fortes présomptions et le fait que les français connaissent l’existence de la carrière souterraine voisine dans les lignes allemandes, il sera conclu que "les bruits souterrains sont produits par les zouaves qui travaillent dans les tranchées. Les bruits, étant donné la résonance du sol et les nombreuses failles qui s’y trouvent, se répercutent et s’amplifient avec un grande facilité" [4].
Affaire close donc (ce sont donc nos zouaves, ces farceurs, qui ne font rien qu’à faire du bruit dans les tranchées au lieu de monter la garde en silence !) ... jusqu’aux explosions allemandes du 26 janvier 1915 qui feront près de 30 morts et de nombreux blessés parmi les troupes Françaises et prouveront par la même occasion la monumentale erreur d’appréciation des écoutes, mais surtout des conclusions tirées.

On peut cependant penser que les premiers travaux entrepris par les Allemands mi-octobre concernaient les aménagements de la carrière Vedelle et le percement de la galerie qui rejoins l’arrière des lignes Allemandes. Les travaux de mines ont certainement été réalisés par la suite (décembre et janvier ?).

(voir l’article détaillé sur la carrière Vedelle)

En Champagne ...

Plus à l’est, en Champagne la guerre de mines commence à la côte 108. Les Français ont pris l’avantage dès la mi-novembre en creusant la première galerie souterraine, dans un but uniquement défensif, puisqu’elle sert uniquement de système d’écoute. Il faudra attendre le mois de décembre pour que soient creusées des galeries offensives du coté Français.

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Les premiers travaux français préfigurent de l’intense guerre souterraine qui aura lieu à partir de 1915 à Berry-au-Bac.

(voir l’article détaillé sur la carrière guerre de mines à la côte 108)

En Argonne ...

En Argonne, le front est fixé dès la fin de la bataille de la Marne. Les deux protagonistes vont commencer à tenir et renforcer leurs positions. Les 3e et 4e divisions d’infanterie du 2e corps d’armée tiennent la partie occidentale (bois de la Gruerie) de la forêt argonnaise. La 9e DI du 5e corps d’armée tiens la partie orientale (bois de Bolante, la fille morte).
Au bois de la Gruerie, dès la mi-octobre, la compagnie 2/3 du 3e RG commence des travaux de sapes et de mines en direction des tranchées naissantes allemandes. Elle sera relevée le 17 octobre par la compagnie 2/1 qui va continuer les mêmes travaux.
Les travaux de mines s’inscrivent, non comme une action immédiate, mais dans l’organisation générale défensive du secteur. La guerre de mines offensive viendra quelques mois plus tard !
L’historique de la compagnie 5/2 du 1er RG mentionne que le 18 novembre 1914 est la "date qui marque pour la compagnie le commencement de la guerre de mines en Argonne. Lutte sournoise, pleine de périls, exigeant des travailleurs un effort continu et considérable."
Entre le 11 et le 15 novembre, la compagnie 22/2 fait sauter plusieurs fourneaux chargés de pétards à proximité des lignes Allemandes dans le secteur de Bagatelle.

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Les premiers travaux au bois de la Gruerie en octobre 1914. (source Mémoire des Hommes).

Le 29 novembre, les Allemands font sauter une mine sous la tranchée de première ligne occupée parle 72e RI. S’en suit un violent combat pour conserver le terrain (26N659/9). Ce fait semble être la première action de mine offensive Allemande pour ce secteur du front.
Le 08 décembre, la compagnie 5/2 du 1er RG fait sauter deux mines dont le creusement avait débuté le 05.

En guise de conclusion :

Ce parcours rapide des premières opérations de la guerre de mines semble montrer, que immédiatement après la stabilisation du front, les techniques ancestrales de siège furent remises au gout du jour. La prise d’initiative d’un des deux protagoniste en matière de guerre souterraine ne parait pas être parfaitement définie.
On peut penser que les Allemands ont très vite commencé à creuser, comme au bois Saint-Mard, mais pas dans un but offensif. L’initiative des travaux souterrains de mines, semble tout de même revenir aux Français (cocorico !) en différents endroits du front.

La prise du château de Vermelles est un très bon exemple des premiers travaux souterrains. Galeries à faible profondeur, mise à feu de camouflet en action défensive tout en menant une action offensive.
Si l’on s’en tient aux exemples décrits, la première explosion offensive pourrait bien être Allemande (29/11 au Bois de la Gruerie) précédant de quelques jours celles Françaises de Vermelles.

Par la suite, dès février 1915, date de la création des premières compagnies de "Tunnelling compagnies", l’Angleterre commencera à mener des actions souterraines, en Belgique, mais aussi sur le front de Galipolli.

Enfin, ces exemples illustrent bien le fait que même si l’Etat-major semblait, fin 1914, encore croire à la stratégie de l’offensive à outrance (mise en œuvre en 1915 dans les sanglantes opérations en Champagne) ; à chaque fois que c’était possible, ordre était donné aux unités subalternes d’utiliser des moyens d’actions relatifs à une guerre de siège.

Notes :

[1] Voir les Archives Françaises de la Grande Guerre, tome II, annexes volume1. Annexe n°79.

[2] "La prise de Vermelles" dans l’Illustration N° 3747 du 26 décembre 1914. L’intégralité du texte peut être lue sur le site Great War Different.

[3] JMO de la compagnie 19/1 - 26N1311

[4] ibid