SOUTERRAINS & VESTIGES

Accueil du site > La guerre fut faite par des hommes... > enquête au 91RI (troisième et dernère partie)
  • Article

enquête au 91RI (troisième et dernère partie)

Enregistrer au format PDF  Version imprimable de cet article   envoyer l'article par mail title=

jeudi 6 octobre 2011, par JFW

Après de tels aveux, et voyant qu’il n’y a rien à craindre de ce caporal, on pourrait penser que l’affaire soit oubliée, après une punition de principe.

Il n’en est rien ; voici ci-dessous la punition demandée par son chef de bataillon, quatre jours après l’ouverture de la lettre :

5e Corps d’Armée

10e DI

20e Brigade

91e RI

30 mai 1916 Le chef de Bataillon Patin commandant le 3e Bataillon du 91 RI, au général commandant la 10e DI

J’ai l’honneur de vous rendre compte des résultats de l’enquête que j’ai faite au sujet des faits relatés dans les deux lettre saisies. Il résulte de l’interrogatoire des différents soldats ou gradés présents dans la tranchée, que les choses se seraient passées de la manière suivante : le 22 mai 1916, vers 5h30, on avait entendu des postes de guetteurs de la tranchée française de la Corniche, les Allemands planter des piquets. Les sentinelles leur avaient lancé des grenades, mais n’avaient pu atteindre les travailleurs, les tranchées étant trop loin. Un homme eut alors l’idée de lancer une pierre, les Allemands ripostèrent par des pierres et se mirent à parler. Au lieu de lancer des grenades, le caporal Duperrin de service au poste avec le soldat Lentier, riposte avec des pierres, du pain et même alla chercher un soldat, Le Tourneur, qui parle couremment (sic) allemand, pour traduire des journaux lancés après des pierres et pour parler avec les Allemands. Trois ou quatre Allemands montrèrent la tête par dessus le parapet ; les 3 hommes qui étaient près de l’abri de guetteur firent de même et échangèrent quelques paroles avec les Allemands. Cette scène dura quelques minutes et prit fin à l’arrivée du sergent de quart, sergent Kerviel, qui ne vit rien, les choses ayant cessé dès son arrivée. Le caporal Duperrin lui dit que les Allemands avaient lancé du pain et des journaux ; le sergent dit aux hommes qu’il était interdit de parler avec les Allemands et qu’il fallait leur lancer des grandes, ce qui fut fait aussitôt.

Le caporal Duperrin parle dans la lettre qu’il a écrite de la présence d’un officier parlant avec les Allemands. C’est absolument faux : il ressort de l’interrogatoire des témoins et de la déclaration de Duperrin qu’aucun officier n’était là lorsque ces faits ce sont passés.

Le caporal Duperrin ne rapport du reste ce qui s’est passé à aucun officier et il en raconte plus dans sa lettre qu’il n’en a fait. C’est un gradé jeune et qui n’a pas saisi la gravité de sa conduite. Il a de bons antécédents, est décoré de la croix de guerre avec palme, a été blessé et s’est toujours bien conduit au feu.

Le chef de bataillon propose les sanctions suivantes : Duperrin, caporal : cassation de son grade pour manquement grave à ses devoirs de chef de poste. Cette punition semble suffisante, ce gradé n’ayant certainement pas eu l’intention de nouer des relations avec l’ennemi.

Les soldats Letourneur, Lentier : 30 jours de prison pour n’avoir pas tiré sur des Allemands qui se montraient, étant en sentinelles. Le soldat Lentier était de service dans la tranchée comme guetteur ; il a été blessé le lendemain par un éclat de grenade et n’a put être interrogé. Le soldat Letourneur d’Izon, était au repos dans un abri de 2e ligne lorsque le caporal Duperrin vînt le chercher pour traduire un journal allemand. Il traduisit ce qu’on lui disait de dire aux Allemands sans se douter de la gravité de la faute qu’il commettait. C’est un jeune engagé, qui a fait preuve de légèreté en la circonstance et mérite une punition sévère.

Quant au soldat Le Roux, il était dans le même abri que Le Tourneur, il n’en a pas bougé et n’a rien vu. Il rapporte bêtement dans la lettre qu’il écrit ce qu’on a dit autour de lui, mais en réalité n’a rien vu et rien fait. Une punition de 8 jours de prison semble suffisante, ce soldat étant très peu intelligent et ayant eu seulement le tort de se vanter d’avoir assisté à une conversation à laquelle il n’a pas assisté Le 30 mai 1916 Le chef de bataillon Patin

Voila, L’affaire a été vite jugée. 8 jours pour n’avoir rien fait pour l’un, cassation du grade malgré, "de bons antécédents", "décoration de la croix de guerre avec palme", "bonne conduit au feu" pour l’autre.

Mais l’affaire ne s’arrête pas là ; l’avis du commandant du 91e RI est le suivant

Avis du Lieutenant Colonel Germain, commandant le 91e RI

Le rapport du commandan Pétin, chef du 3e btn, dans lequel les faits se sont passés fait ressortir que le caporal Duperrin a, dans la lettre qu’il a écrite, amplifié son rôle par vantardise. Ce caporal sera cassé de son grade et remis soldat de 2e classe pour manquement grave dans le service. "A manqué gravement à ses devoirs en ne tirant pas lui-même et en ne faisant pas tirer sur des Allemands se montrant à découvert". Le soldat Lentier sera puni pour le même motif de 15 jours de prison dont 7 jours de cellule avec demande d’augmentation. Le soldat Leroux, d’une faible intelligence, n’a pas pris part à la scène, il a raconté par bêtise à sa famille des faits qu’il avait entendu raconté. Une punition de 8 jours de prison paraît suffisante. Le soldat Le Tourneur d’Izon, lui non plus n’était pas présent au début, mais il est venu dans la tranchée pour traduire le journal envoyé par les Allemands. Son premier mouvement aurait dû être de prendre un fusil pour tirer. Il a manqué d’énergie, c’est d’ailleurs ce manque d’énergie qui l’a fait cassé de son grade il y an environ un mois. Le Tourneur d’Izon sera puni de 15 j de prison pour n’avoir pas tiré sur des Allemands se montrant à découvert.

Le lieutenant Colonel se montre plutôt clément, car il abaisse les peines des soldats de 30 jours à 15 jours (mais il précise des peines de cellule) ; mais les demandes de sanctions doivent encore être approuvées par l’échelon supérieur, à savoir la Division. Puis restera l’approbation du Corps d’Armée

5e Corps d’Armée 10e Division d’Infanterie Etat Major n°90/s.c.

QG, le 3 juin 1916

Le général Valdant commandant la 10e DI à monsieur le général commandant le 5e Corps d’Armée 4 pîèces jointes

J’ai l’honneur de vous adresser ci-joint les résultats de l’enquête sur les faits reprochés au caporal Duperrin et à certains hommes du 91e (conversation avec l’ennemi). Cette affaire a une gravité moindre que celle qu’on pouvait lui attribuer tout d’abord, d’après la lettre du caporal Duperrin. Aucun officier ne peut être incriminé dans cette affaire. Le plus coupable est le caporal Duperrin qui, malgré de bons antécédents, mérite la cassation. Il a commis surtout la faute dont les Français ne peuvent se dispenser : la hâblerie et le besoin de se rendre intéressant. Les soldats Lentier et Letourneur d’Izon sont en quelque sorte couverts par la présence du caporal Duperrin. Mais, ils ont manqué tous deux à leur devoir de soldat, qui était avant tout de tirer sur l’ennemi qui se montrait. Je leur inflige une punition de vingt-cinq jours de prison et demande qu’elle soit augmentée. Quant au soldat Le Roux qui n’est qu’un imbécile, je lui inflige quand même quinze jours de prison pour qu’il s’en souvienne. Ces punitions seront portées à l’ordre de la division. Enfin, y a lieu de considérer que le caporal Duperrin déclare ne pas connaître personnellement sa correspondante. Il serait peut-être bon de faire surveiller discrètement cette personne "qui aime qu’on lui raconte des faits de guerre" alors qu’elle peut en entendre tant qu’elle veut des blessés ou malades qui passent à la gare de Dijon en quantité suffisante pour satisfaire sa curiosité.

Et voilà, tout est dit ; en fait, non, pas tout à faire, car le commandant du Corps d’Armée, ne s’arrête pas là et augmente encore les peines, comme si chaque gradé voulait avoir une valeur ajoutée

Avis du général Halouin, commandant le 5e Corps d’Armée

Les punitions des soldats Lentier et Letourneur d’Izon sont portés à trente jours de prison La cassation du caporal Duperrin est approuvée. L’ordre général n°59 du 29 mai (dont copie a été envoyée à l’Armée le 29 mai sous le n°1907/3) a averti les troupes de sanctions qui pourraient être prises si de pareils faits se renouvelaient.